Figure emblématique de la révolution qui a ébranlé la religiosité au 20ème siècle, Jiddu Krishnamurti était fermement opposé à toute religion organisée, au mysticisme béat et à l’obsession intellectuelle pour le discours métaphysique. En conséquence de quoi, plus que n’importe quel autre instructeur spirituel, l’iconoclaste Krishnamurti définissait la méditation comme un désillusionnement total.
« Comprendre la vie et la portée extraordinaire de la mort : c’est cela, la méditation », disait-il, « et non la quête de quelque expérience mystique intense, ni la répétition constante d’un chapelet de mots, si saints,
si anciens ces mots-là soient-ils ».
Une telle acception désillusionnante ne présente évidemment pas le caractère de séduction qui attire par millions les chercheurs de merveilleux autour des gourous exotiques.
Sûrement pas, puisqu’il s’agit ici d’une mise à mort radicale de l’ego.
« La méditation », ajoutait-il sans détour, « c’est briser celui qui fait l’expérience ».
« L’observateur doit se terminer volontairement et de bonne grâce, sans le moindre espoir de récompense. Le chercheur est aboli. C’est cela la méditation».
En une formule encore plus dense, il avait également coutume de répéter : «Méditer, c’est se vider du connu».
Ainsi, dans l’enseignement de Krishnamurti, la méditation gardait-elle sa dimension traditionnelle de Voie royale vers l’éveil.
« La méditation est un des arts majeurs dans la vie, peut-être l’art suprême », précisait-il, « et on ne peut l’apprendre de personne. C’est sa beauté.
« Il n’y a pas de technique, donc pas d’autorité. Lorsque vous apprenez à vous connaître, observez-vous, observez la façon dont vous marchez, dont vous mangez, ce que vous dites, les commérages, la haine, la jalousie…
« Etre conscients de tout cela en vous, sans option, fait partie de la méditation.
« La méditation vécue au quotidien n’est autre que la transformation de l’esprit, c’est une révolution psychologique qui fait que l’existence quotidienne telle que nous la vivons est pleine de compassion, d’amour, et de l’énergie
nécessaire pour transcender toute forme de médiocrité, de petitesse, de superficialité.
« Quand l’esprit se tait, qu’il est réellement silencieux, mais pas de manière forcée sous la contrainte d’un désir ou d’un vouloir, il naît alors un mouvement d’un tout autre genre qui n’est pas de l’ordre du temps ».
Vous comprendrez, grâce à ces préceptes d’une clarté exemplaire, que la méditation est tout simplement l’accession à une forme révolutionnaire d’intelligence s’appliquant de manière à peu près constante dans la vie de tous
les jours.
C’est une façon plus pénétrante, plus lucide de voir le monde et d’apprécier les événements, un saut quantique de la perspective à un niveau ontologique, et non plus seulement émotionnel ou intellectuel.
Par ailleurs, Krishnamurti, comme beaucoup d’autres instructeurs, insiste sur l’importance de ne pas confondre cet état de méditation avec la concentration.
« La méditation ne consiste pas à suivre un système », rappelait-il fréquemment à ses auditeurs, « ce n’est pas une constante répétition ou imitation, ce n’est pas une concentration.
« Une des méthodes favorites de certaines personnes qui enseignent la méditation est d’insister auprès de leurs élèves sur la nécessité de se concentrer, c’est-à-dire de fixer leur esprit sur une pensée et d’expulser toutes les
autres.
« C’est la chose la plus stupide, la plus nocive que puisse faire n’importe quel écolier, lorsqu’on l’y oblige.
« Cela veut dire que pendant tout ce temps on est le lieu d’un combat entre la volonté insistante de se concentrer et l’esprit qui vagabonde, tandis qu’il faudrait être attentif à tous les mouvements de la pensée, partout où elle va.
« Lorsque votre esprit erre à l’aventure, c’est que vous êtes intéressé par autre chose que ce que vous faites.
« La méditation consiste à être conscient de chaque pensée, de chaque sentiment, à ne jamais les juger en bien ou en mal mais à les observer et à se mouvoir avec eux.
« En cet état d’observation, on commence à comprendre tout le mouvement du penser et du sentir.
« De cette lucidité naît le silence ».
Indéniablement, la concentration n’est pas l’attention !
« L’exercice de la concentration », disait Ernest Wood, « consiste en une réduction du champ de l’attention suivant une certaine méthode et pour un temps déterminé par la volonté ».
Et c’est bien là le problème !
Car la volonté doit, elle aussi, comme tout le reste, faire partie de l’investigation du méditant.
Or, si cette part du moi, qui est la volonté, décide de méditer, de se concentrer sur le corps ou les pensées, quelle sera la part qui se concentrera sur la volonté elle-même ?
C’est la raison pour laquelle Humphreys suggérait de bien faire le distinguo «entre la concentration, autrement dit le développement de l’esprit par une maîtrise totalement dénuée de caractère spirituel, et la méditation véritablement pratiquée à des fins spirituelles».
Un Maître indien de la fin du vingtième siècle et disciple de Ramana Maharshi, Harrilal Poonja, appuyait, lui aussi, sur ce point, comparant la concentration à l’action de maintenir de force la queue d’un chien, immobile et bien droite.
Tant qu’on la tient, expliquait-il, la queue demeure tendue, mais dès qu’on la lâche elle reprend sa forme et sa mobilité habituelle.
Il en va de même du mental que la concentration parvient à grand peine à maintenir immobile, mais qui vagabonde à nouveau à l’instant même où prend fin l’exercice, même si un certain sentiment de calme perdure un peu plus longtemps.
Voilà pourquoi il était de la première importance, selon Poonja, de ne pas commettre l’erreur, malheureusement trop courante dans les milieux spiritualistes, de prendre pour de la méditation ce qui n’est, en réalité, que des exercices de concentration.
D’autant que, d’après lui, la plupart des adeptes de ce genre de systèmes de méditation concentrative escompte toujours tirer un bénéfice de la pratique en question, que ce soit une plus grande efficacité socioprofessionnelle ou même l’éveil… pourvu qu’il reste prévu à une date ultérieure.
Mais, pour ce qui concerne la véritable méditation, nous dit Poonja, « personne ne se demande jamais qui est le méditant. En réalité, il est « Cela », c’est à dire ni sujet ni objet. Et Cela est déjà ici.
« Vous êtes toujours ce que vous êtes réellement », affirmait-il, « et ce que vous êtes, personne ne vous l’enseignera ».
Que reste-t-il alors à faire pour entrer dans la méditation telle que définie par Poonja ?
« Rester tranquille et ne faire aucun effort. Et si quelqu’un ne parvient pas à rester tranquille, qu’il abandonne l’intention d’être tranquille ».
La méditation c’est être tranquille, et être tranquille c’est être sans intention.
Lâcher prise.
L’universalité de l’enseignement du lâcher-prise n’a peut-être jamais été aussi manifeste qu’à l’époque moderne où un nombre croissant d’instructeurs spirituels semble y avoir systématiquement recours.
Par exemple, et bien qu’en des termes sans aucun doute plus directs encore, Osho faisait exactement les mêmes réponses que Poonja à ses disciples.
« Il n’y a rien à faire », leur certifiait-il, « parce que vous avez déjà ce que vous cherchez, parce que vous n’avez jamais perdu ce que vous cherchez.
« Il n’est pas possible de le perdre. C’est votre nature même. Vous êtes le divin. Anal’haq : vous êtes vérité. Quel endroit cherchez-vous, où courez-vous ? A la recherche de vous-même, où courez-vous ? Arrêtez. Détendez-vous.
« L’état de divin ne s’atteint pas en courant. Parce qu’il est caché dans celui qui court. L’état de divin ne s’atteint pas en faisant quelque chose. Parce qu’il est caché dans celui qui agit.
« Pour faire l’expérience de l’état de divin, il n’y a rien besoin de faire. Vous êtes cela.
« Les gens viennent me demander comment faire de la méditation. Ils posent une question fausse.
« Alors je leur dis simplement de faire ceci ou cela. Cela vous chatouille de faire quelque chose ? Il faut satisfaire ce chatouillis. On ne peut pas ne pas gratter.
« Mais graduellement, simplement en les occupant, je les épuise. Alors, ils disent : Délivre-nous. Combien de temps encore allons-nous faire ça ? Je dis : J’étais prêt dès le début, mais vous aviez besoin de temps pour comprendre. Maintenant détendez-vous ! »
Osho non plus ne considère donc nullement la méditation comme un affairisme de plus, mais comme un art de vivre au quotidien, comme un jeu, une célébration.
Mais avant tout, pour lui, « la signification ultime de la méditation, c’est le repos ».
Se reposer dans la conscience.
Rester tranquille.
http://vous-y-etes.com/2012/01/la-mditation-selon-les-matres-1/